Retour sur une erreur auditive et les aléas de la découverte d’une série avant sa diffusion. Les habitants de l’île mystérieuse dans la série « The Third Day ». HBO En écrivant, j’écoute The Third Day : Summer, l’album de Cristobal Tapia de Veer (disponible sur toutes les bonnes plates-formes musicales). Pour le plaisir, par curiosité, mais aussi en expiation. Il y a quelques jours, ce tweet m’était adressé. @thomsotinel cher Thomas, merci pour votre article dans @lemondefr sur #TheThirddayhbo. On voudrait souligner que d’appeler la bande sonore « numérique » ne rend pas service au 35 musiciens qui ont joué dans cette trame! Suivez ce thread du compositeur: https://t.co/uIMsMoq5QA— Free Run Artists (@FreeRunArtists) September 16, 2020 De fait, il est inacceptable de définir aussi inexactement l’une des composantes majeures d’une œuvre, surtout quand celle-ci fait aussi grand cas de la forme. La bande originale que Cristobal Tapia de Veer a composée pour la minisérie horrifique actuellement en cours de diffusion sur OCS est aussi sophistiquée que les images psychédéliques des chefs opérateurs David Chizallet et Benjamin Kracun : elle intègre des sons réels, déformés numériquement, les instruments et les voix sont souvent eux-mêmes retravaillés. Cette musique est aussi organique que numérique et elle contribue puissamment à l’emprise que The Third Day peut exercer sur les spectateurs les plus sensibles. Lire la critique : Regarder « The Third Day » et faire l’expérience de la terreur Ce faux pas me fait sentir avec acuité la difficulté qu’il y a à appréhender la globalité d’une série, sans même parler de sa durée ou de son éventuelle complexité. Surgit d’abord l’impossibilité de le faire, lorsque le diffuseur ne propose, avant la diffusion du premier épisode, qu’une fraction de la saison à venir. C’est le cas de The Third Day. Pour mémoire, cette série divisée en deux saisons (au sens calendaire du terme : été et hiver) doit s’articuler autour d’un épisode central filmé et diffusé en direct mercredi 7 octobre (mais les aléas sanitaires rendent jusqu’à aujourd’hui, lundi 21 septembre, ce projet incertain) ; de plus, la conclusion, le sixième ou septième épisode, a été cachée à la vue de la presse, dans l’espoir, certainement, d’éviter les spoilers. Cette œuvre incomplète est aussi – c’est en tout cas ce que proclament les avertissements du diffuseur, HBO – inachevée, elle n’a pas été mixée, étalonnée, les effets spéciaux sont provisoires, voire absents. Je doute que ce soit tout à fait vrai de The Third Day, qui m’a paru très abouti. Mais la même chaîne a proposé aux journalistes plusieurs épisodes de Lovecraft Country dans lesquels des pans entiers de dialogues n’avaient pas été réenregistrés. C’est-à-dire qu’une voix n’appartenant à aucun des comédiens prononçait des répliques qui avaient vocation à être doublées par les interprètes légitimes. Lire la critique de « Lovecraft Country » : L’horreur des années 1950, en noir et blanc, et en couleur A la veille des grands festivals de cinéma, il arrive que l’on montre à la presse un long-métrage pas encore mixé, pas encore étalonné. Le reste du temps, le journaliste a droit à ce qui attend le spectateur payant. Par ailleurs, il existe une règle en matière de cinéma : un film se voit dans une salle obscure, projeté sur un grand écran (enfin, ça, c’était avant Netflix). En matière de séries, il n’y a pas de règles : les fichiers proposés en streaming avant la diffusion ou la mise en ligne sont visibles sur tous les écrans, y compris ceux des téléphones. Aussi travaillés qu’ils soient, le son et l’image sont limités par les performances des appareils. Pour apprécier une musique – comme celle de Cristo pour The Third Day –, il faudrait connecter son ordinateur ou sa tablette à un moniteur doté de haut- parleurs performants (c’est une espèce d’excuse, mais je reconnais que, même sans ça, avec un peu plus d’attention, on peut reconnaître un violon d’un synthétiseur). Il m’arrive parfois, en écrivant sur les séries, de me sentir comme un rubricard théâtre qui n’écrirait qu’à partir d’un filage sans costumes ni décors. Il m’arrive, encore plus souvent, avec plus de certitude, d’être dans la position de devoir me prononcer en n’ayant vu que les deux premiers actes. Peut-être qu’après tout, Othello va s’apercevoir de la félonie de Iago. Thomas Sotinel / Publié le 21 septembre 2020 à 11h34 link to original article Tags: Cristobal Tapia de Veer, Jude Law, Le Monde, The Third Day HBO